Le mépris de classe
Dans ce bassin minier […] il y a beaucoup de tabagisme et d'alcoolisme
Janvier 2017
A propos des habitants du Nord pas de calais
Papa
Mon père me donne un petit billet chaque semaine pour me remercier de m’occuper un peu de lui. Avec ma sœur, on lui fait ses courses à carrefour, on lui tire de l’argent quand il a besoin, on lui prend ses cigarettes. Quand il a un peu de paperasse, on écrit pour lui, on lui prend ses rendez-vous médicaux. Une fois par semaine, on allège un peu les taches de ma grand-mère chez qui il vit depuis environ quinze ans.
Mon père est malade. Depuis une mauvaise chute cet été lors de laquelle il s’est ouvert le crâne, on refuse qu’il se déplace sans son déambulateur. Il a les articulations des genoux bousillées depuis peut être sept ans. On ne sait pas pourquoi, mais il se déplace comme un pantin. Il tombe souvent. Il y a quatre ans, il s’est coupé le tendon du majeur droit en voulant se rattraper lors d’une chute. N’ayant pas fait ses exercices de rééducation correctement, aujourd’hui il ne peut plus le plier. Il y a neuf ans, suite à une mauvaise manipulation d’une machine, mon père s’est déboité l’épaule. Depuis il n’a plus jamais travaillé. Mon père a cinquante-cinq ans.
Depuis cet accident, le mal qui rongeait mon père depuis bien des années avant ma naissance même en a profité pour surgir et définitivement asservir mon père. Alcoolique. Mon père est alcoolique. Tellement de préjugé autour de ce mot : pas vraiment une maladie, juste une question de volonté, c’est qu’il le veut bien. Mais même après plusieurs tentatives de se soigner, même s’il est conscient du mal que ça nous fait, il est toujours malade.
Son père était aussi malade. Mon frère aurait tendance à l’être. A à peine dix-huit ans, il se trouve des excuses pour boire un coup. L’alcoolisme revient comme une rengaine dans ma famille, de génération en génération. L’alcoolisme des ouvriers n’est pas une légende dans ma famille, mais au lieu de simplement le déplorer comme un caprice de la fatalité, pourquoi ne pas essayer de chercher la cause profonde de ce mal et essayer d’éviter qu’il ne pullule dans les classes ouvrières?
Il y a des moments difficiles. J’aime mon père et ça m’aide à mettre en perspective. Je ris beaucoup de sa maladie, comme un moyen de mettre à distance la douleur. Mais jamais je n’accepterais que quelqu’un d’autre se permette des remarques sur la maladie de mon père, encore moins quelqu’un déconnecté de mon milieu.
Les gens en difficulté, il y en a qui font bien et d'autres qui déconnent
Janvier 2019
Maman
Je n’ai pas d’emploi. Je suis dans une position suffisamment confortable pour ne pas avoir à travailler en même temps que mes études. Si j’en suis là aujourd’hui, c’est grâce à ma mère. Ce que je n’ai pas eu à sacrifier c’est elle qui l’a fait il y a des années. C’est grâce à des années à se serrer la ceinture, à ne pas partir en vacances, à ne dépenser que pour l’essentiel que j’ai un toit au-dessus de la tête et de quoi manger dans mon assiette. C’est grâce à elle que je peux profiter de ma bourse pour faire tout ce qu’on ne pouvait pas faire ensemble.
A dix-sept ans, ma mère se retrouve à la rue après une dispute avec sa mère. Elle vivait alors en HLM. Pendant plus d’un an, elle vivra clandestinement dans le grenier de mes grands parents paternel, auquel on accède de l’extérieur par une échelle. Il n’y a ni porte, ni eau ou électricité, ni isolation. Par endroit il manque des tuiles, et certaines planches au sol sont vermoulues.
Pendant un an, mes parents ont vécu là, à tenter de s’isoler du froid avec des cartons et à n’avoir pour lumière qu’une lampe frontale. Un an à laver son linge dans une bassine et à creuser un trou dans le jardin pour faire ses besoins. Un an à profiter d’être dans sa belle-famille pour faire un brin de toilette décemment. Un an.
Au bout d’un an, mes parents ont amassé suffisamment d’économie pour se prendre un appartement.
Après dix-huit ans de vie commune avec mon père, après trois enfants et l’achat d’un pavillon, c’est la rupture. Ma mère quitte mon père, dont l’alcoolisme et la jalousie maladive l’on poussé à la menacer de s’en prendre à nous, les enfants, si elle le quittait. Il est interné en hôpital psychiatrique suite à ça et ma mère doit racheter sa part du crédit pour la maison. Et là c’est la peur viscérale de la précarité qui remonte à la surface. Elle ne peut pas revivre ça, et encore moins avec trois enfants en bas âge. Ayant continué à faire attention aux moindres sous, elle sort vite la tête de l’eau et retrouve du travail en tant que serveuse, dans un bar tabac où le patron accepte que ses enfants restent dans la partie privée pour ne pas qu’elle ait de frais de garde.
Des années après ces évènements, après avoir échappé à la précarité à deux reprise grâce à elle-même, maintenant que tout va bien, ma mère n’a toujours pas commencé à vivre. Elle survit. Elle ne sort pas beaucoup plus ; limite les dépenses superflues, hormis pour ses ordinateurs qui sont le seul signe de divertissement qu’elle n’ait ; et achète énormément de nourriture par peur de manquer. Elle vit dans la perspective constante du « au cas où », mais elle ne profite pas du moment présent.
Ma mère n’a jamais « déconné ». Elle a toujours « fait bien ». Mais elle ne profite pas de la vie. Alors si faire bien c’est vivre avec la peur constante de tout perdre, si faire bien c’est se priver sans cesse, alors je préfère déconner.
Vous n'allez pas me faire peur avec votre tee-shirt, la meilleure façon de se payer un costard, c'est de travailler
Emmanuel Macron, Ministre de l’économie, échange à propos de la loi travail
Mai 2016
J’ai fait mes années collège dans un établissement public fréquenté autant par des gens d’un milieu social équivalent au mien que par des gens dont les parents étaient cadres, patrons.
En cinquième, j’ai été victime de harcèlement moral. La raison : mes vêtements, pas chers, usés, de deuxième main ; et l’odeur de tabac qui m’imprégnait. Je puais. J’étais sale. J’étais une « gitane », une « clocharde ».
Des humiliations, constamment, comme la fois où une fille, qui s’en prenait régulièrement à moi, a été placé à mes côtés par le prof. Elle a protesté et a fini par écarter sa table d’une vingtaine de centimètre pour s’éloigner de moi. Quand la CPE est saisie du problème, la première chose qu’elle me demande est : « Mais, tu te laves au moins? ». Pas un mot sur mes harceleurs ou sur ce que je ressens. Pour l’institution même, le problème, c’est moi.
Dans la tête de certains - des enfants et des présidents apparemment - on a l’apparence qu’on mérite. Pas un regard pour la situation derrière, pour la cause. Si tu n’entres pas dans le moule tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même.
Tu es là, dans une cérémonie officielle, tu te comportes comme il faut. Donc tu peux faire l'imbécile, mais aujourd'hui c'est la Marseillaise, le Chant des partisans, donc tu m'appelles “Monsieur le président de la République” ou “Monsieur». […]
Juin 2018
Réponse à un élève de 14 ans l'ayant interpellé «Ça va Manu?», relayé par le twitter de l'Elysée
Même mécanique de l’humiliation ici. Le manque de tenue, de politesse, d’éducation qu’on observe ou projette sur une personne est mis en avant comme la pire des tares. La maladresse n’est apparemment pas excusable, et pire que ça, il faut la dénoncer tout haut, ouvertement, il faut remettre la personne à sa place.
Quand un jour je fais la bise à la mère d’une copine, pour faire comme les autres du groupe, et que le lendemain ma copine me dit que sa mère a pris ça pour un manque de respect car « elle ne me connais pas », je me sens remise à ma place. Je ne peux m’en prendre qu’à mon manque flagrant d’éducation. Le mépris passe par des petites phrases, qui n’ont l’air de rien, mais qui te cadre dans une case d’où tu ne peux pas bouger.
Une gare, c'est un lieu où l'on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien.
Inauguration de la Station F à la Halle Freyssinet
Juin 2017
J’habite à deux heures de ma fac. J’ai quotidiennement quatre heures de transport quand je dois aller en cours. A la campagne, on a peu de trains : un toutes les demi-heures aux heures de pointes, un toutes les heures sinon. Je n’ai pas de gare dans ma ville, je dois prendre la voiture pour accéder à la plus proche. C’est cruel de s’entendre dire qu’on n’est rien quand on passe seize heures dans les transports par semaine pour essayer de devenir quelque chose.
Il y a peu de temps on a ri avec une camarade, qui a autant de temps de transport que moi, d’un prof qui disait « c’est loin, ça doit être à une heure d’ici ». Une heure d’ici c’est proche pour nous. Une autre fois, quand je commençais la fac et que je disais à une amie le temps de transport que j’avais, un prof qui entend ça me dit « t’as qu’à prendre un appart ». Comme si j’étais trop conne pour ne pas y avoir réfléchi moi-même, pour ne pas avoir fait le calcul et m’être rendu compte que je ne pouvais pas.
Ceux qui pensent que le summum de la lutte c'est les 50euros d'APL... Ces gens-là ne savent pas ce que c'est que l'histoire de notre pays
Mai 2018
Dans la même veine, un prof ne comprenait qu’avec un ami on attende nos bourses impatiemment. Pour lui la bourse c’est « un peu d’argent de poche pour aller au cinéma, non? ». On en avait tous les deux besoins pour du matériels pour la fac. En L1, un prof nous annonce: « pour vos peintures, je ne veux pas de la merde, prenez-en une en petit tube, elle est un peu chère, genre dix ou quinze euro pièce, mais c’est de la qualité ». Je n’ai jamais fait de peinture avec lui.
Avec ma bourse, je paie mon essence, mon assurance, mes repas, mon matériel pour travailler à la fac, les livres que je dois lire pour mes études. Si sur les quatre-cents balles que je touche on n’en retire cinquante, je ne pourrais pas finir le mois sereinement.
Il y a dans chaque enfant qui naît dans une famille pauvre un Mozart qu'on assassine.
Septembre 2018
Je suis loin d’être stupide. J’ai eu des facilités a l’école depuis la primaire, et j’ai pu m’en sortir grâce à l’école. Malgré tout, il est difficile de rattraper un retard invisible sur les bulletins scolaires: celui de la culture. Quand les autres « bons » élèves de mon collège sortaient régulièrement aux musées et étaient encouragés à lire, je n’avais accès à rien de tout ça.
Et si aujourd’hui en théorie j’ai les moyens de rattraper ce retard, ayant le permis, accès au transport et à de l’argent, et si en effet le clivage culturel entre mes amis et moi s’est amoindri, je n’arrive pas à rattraper ce retard.
Le transport, le fait de m’occuper de mon père et d’aider ma mère et la fatigue produite par tout ces éléments font que je ne consacre pas autant de temps à lire ou à faire des sorties culturelles que je ne le voudrais. Ce n’est pas impossible, des camarades me prouvent qu’on peut le faire, mais je ne me sens pas capable d’avoir ce rythme de vie.
On met un pognon de dingue dans les minimas sociaux
Juin 2018
C’est toujours agréable de voir que nos vies, nos galères, se résument toujours à des questions de pognons. On est bon que quand on a besoin de notre vote. Le reste on s’en fout, de la souffrance, de la tristesse, de la colère qui émerge.
Nous sommes réduits à une série de chiffres, à des statistiques, à des points dans les sondages. Le bonheur n’entre pas dans ces considérations économiques et capitalistes.
Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout de l’autre
Mai 2015
Je traverse la rue je vous trouve du travail
Septembre 2018
On nous exhibe tout haut le modèle du Self Made Man comme un impératif à suivre. On rappelle les destins héroïques, exemplaires d’hommes dont l’audace, le talent, le travail ont payé.
Car c’est bien connu: quand on veut, on peut. Si on n’y arrive pas, c’est qu’on ne le voulait pas vraiment.
On ne rappelle jamais ces personnes qui, par un obscur coup du destin, n’ont pas réussi. Le facteur chance est volontairement négligé dans l’équation de la réussite, et le facteur social est à peine considéré ; la force de la volonté surpasse tout.
À partir de là, il n’est pas difficile de déduire presque mathématiquement, comme une vérité absolue, que si les classes populaires ne s’en sortent pas, c’est qu’elles l’ont cherché, qu’elles ont peur de la réussite et qu’elles ne se bouge pas le cul. Ces gens-là sont des profiteurs, qui attendent tout du système et ne font rien pour s’en sortir par eux-mêmes.
Gaulois réfractaire au changement, Août 2018
Je ne céderai rien ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes, Septembre 2017
J’estime avoir énormément de chance, il y a des situations bien plus compliquées que la mienne. Mais j’ai quand même la rage d’être traité comme un déchet par les hautes sphères, par les autres. Être invisible, un point dans les statistiques. Ça fait mal. On mérite mieux que ça. Je suis en colère avec ma petite vie globalement tranquille. Je n’imagine pas les gens dans des situations pires que la mienne.
Je comprends les gilets jaunes, ceux qui vont dans la rue pour tenter d’être entendu. Je comprends même ceux qui se défoulent sur le patrimoine. On dit à ces gens que leurs vies valent moins qu’un tas de pierre. On leur crache à la gueule pour mieux leurs pomper l’argent qu’ils n’ont pas. On règle leurs colères par de la violence, et on attise la haine.
Je comprends les gens qu’on parque dans des cités et dont on se fout, dont l’invisibilisation est cruelle. Ces gens comme ma tante et ma cousine, qui vivent dans un HLM délabré, dont le plafond du hall s’est effondré il y a quelques jours à cause d’une fuite d’eau que personne n’a traité, et dont l’ascenseur qui doit les mener au dix-huitième étage ne fonctionne pas la moitié du temps. Ces gens dont on entretient la haine en les oubliant et en les laissant dans une misère sociale, économique et culturelle.
Je comprends les retraités, qui après une vie de labeur, s’entendent dire qu’ils ont bossé pour qu’on leurs prenne une partie de ce qu’ils ont gagné, comme un enfant qu’on prive d’argent de poche. Je comprends la colère de mes grands-parents qui après une vie dans l’éducation nationale, se voient sucrer une partie de leurs économies.
Je comprends les profs, dont je ferai surement un jour parti, dont les effectifs par classe et les responsabilités doublent, mais jamais les salaires ; à qui on impose le silence pour ne pas faire de vagues.
Je comprends les jeunes, les étudiants, dont l’avenir est déterminé par l’académie de leur naissance et par les moyens que peuvent mettre leurs parents pour leur assurer un futur stable et prospère.
Monsieur le Président, lors du grand débat, vous apostrophiez les assemblés de citoyens par « les enfants ». Je ne suis pas une enfant et mes concitoyens ne sont pas des enfants. Et si c’était le cas, et qu’on filait cette métaphore bancale, on verrait quelle piètre figure paternelle vous faites.
Texte écrit par une étudiante (anonyme selon son désir) de L3 en Arts Plastiques, Paris 1 2019.